Benjamin Franklin – Société de 1789

Extrait du journal de la société de 1789

Dans le comité-général de discussion, tenu le 13 juin à la société de 1789, M. De la Rochefoucauld, député de Paris à L’assemblée, nationale, a lu le morceau suivant sur BENJAMIN FRANKLIN.

Messieurs,

Au moment de votre formation, vous aviez placé sur votre liste deux noms illustres dans les fastes de la liberté, celui de Washington et celui de Franklin, et déjà l’un d’eux n’existait plus; Franklin est mort au mois d’avril, après seize jours de maladie, et sa mémoire a reçu les plus grands honneurs qui aient jamais été décernés, puisqu’ils ont été l’hommage de peuples libres; L’amérique entière a pleuré, et l’Assemblée Nationale de France, vétue de deuil, apprend au monde, par cet acte éclatant, qu’un grand homme appartient également à toutes les nations.

Honoré de l’amitié de cet homme respectable, pour qui j’étais pénétré d’une vénération profonde, permettez moi, messieurs, de vous entretenir de lui quelques instants.

Benjamin Franklin, né à Boston en 1706, placé fort jeune chez un de ses frères qui était imprimeur, s’instruisit avec ardeur dans cet art si utile à l’humanité, et contracta pour l’imprimerie une véritable tendresse qu’il a conservée jusqu’à la fin de ses jours; on l’a vu souvent attirer dans sa retraite de passy qu’il a rendu si célèbre, MM. Didot, Pierres et les autres artiste distingués de la capitale, s’entretenir avec eux de leur profession, et contribuer à ses progrès avec ce génie observateur et inventif qu’il a porté dans les sciences et dans la politique.

Ce génie était le caractère distinctif du grand homme que nous pleurons; toutes les matières vers lesquelles il dirigeait son attention étaient considérées par lui sous tous les aspects, et toujours il résultait des vues nouvelles de cet examen.

Presqu’au sortir de l’enfance, le jeune Franklin, garçon imprimeur, était philosophe, sans s’en rendre compte à lui même, et se formait par l’exercice continuel de son génie à ces grandes découvertes qui ont associé son nom dans les Sciences à celui de Newton et à ces grandes méditations politiques qui l’ont placé à côté des Lycurgues et des Solons.

Maltraité par son frère, il quitta boston et chercha successivement de l’emploi dans une imprimerie, d’abord à New York, et ensuite à Philadelphie, où il se fixa.

L’amérique alor n’était pas ce que nous la voyons aujourd’hui. L’agriculture et quelques arts grossiers occupaient presqu’exclusivement le peuple simple qui l’habitait. le Fanatisme religieux qui y avait conduit les premiers émigrans anglais, y laissait des traces qui avaient été quelques fois nuisibles à sa tranquilité, surtout dans les provinces du nord, et qui bornaient à un cercle étroit, dont la superstition était souve,t le centre, l’éducation que recevaient ses habitants. cependant la Pensylvanie, dont le législateur, quoique fanatique, avait chéri la liberté, se trouvait à cet égard dans une situation plus propre à recevoir le bien fait des lumières.
Peu de temps après son arrivée, Franklin u établit avec quelques autres jeunes gens un petit club n où chacun après son travail, ou dans les jours de repos, apportait le tribut de ses idées, qui y étaient sousmises à la discussion. Cette société, dont le jeune imprimeur était l’ame, a été la source de tous les établissement utiles, tant au progrès des sciences qu’à celui des arts mécaniques, et surtout au perfectionnementde l’intelligence humaine.

une gazette qui sortait de la presse était le moyen dont il se servait pour attirer l’attention de ses compatriotes; là sous le voile de l’anonyme, il jetait comme au hasard des propositions d’abord vagues, puis mieux circonscrite; il provoquait des souscription toujours remplies avec un empressement d’autant plus grand que chaque souscripteur pouvait se regarder comme le chef d’une entreprise dont l’auteur n’était point nommé. C’est ainsi que des bibliothèques publiques ont été fondées, que se sont élevées des maisons d’éducation devenues depuis collèges célèbres, c’est ainsi que s’est formée la société philosophique de Philadelphie, émule et quelques fois rivales des académies d’Europe, c’est ainsi que se sont établies des associations pour parer, nettoyer, éclairer les rues de la ville, pour arrêter les incendies; des sociétés de commerce, et même des corps militaires pour la défense du pays; rien n’était étranger au génie de Franklin; et son nom, que sa modestie avait toujours soin de cacher, était toujours placé par ses compatriotes sur les listes, et souvent à la tête de ces différents corps, qui presque tous, ont voulu le conserver pour leur chef honoraire, lorsque des occupations plus grandes encore l’ont enlevé pour longtemps à sa patrie, qu’il devait mieux servir comme son agent dans la métropole.

Il y fut envoyé dans l’année 1757, et y arriva porteur d’un nom déjà célèbre par ses étonnantes découvertes sur la nature, les effets, l’identité de la foudre et de l’électricité, et sur les moyens de se préserver de ses coups. les lettres par lesquelles il avait annoncées, étaient restées longtemps dans l’oubli à la Société Royale de Londres, mais enfin elle y avaitent été lues, et déjà depuis plusieurs années les savants d’europe, avaient appri qu’il existait dans le nouveau monde un philosophe digne de leur admiration.

L’acte du timbre, par le ministère Britannique voulait accoutumer les amériquains à payer des impôts à la métropole, réveilla chez eux l’amour de la liberté qui avait conduit leurs pères dans ces contrées alors sauvages; les colonies formèrent un congrès, dont la première idée leur avait été donnée par Franklin en 1754, aux conférences d’Albany. La guerre qui venait de se terminer, et les efforts qu’ils avaient faits pour la soutenir, leur avaient donné connaissance de leurs forces : elle résistèrent, et le ministère céda, mais en se réservant les moyens de renouveler ses tentatives. Cependant, une fois averties, elles restèrent en garde ; la Liberté fomentée par leurs craintes, jetait chez elles de profondes racines; Une fermentation salutaire agitait les esprits, et préparait à la Révolution les hommes dont elle a rendu les noms justement célèbres, Hancock, Samuel et John Adams, le sage Jefferson(1), Jay, Gréen, et le grand Washington; enfin la prompte circulation des idées par le moyen des gazettes dont elles devaient l’usage à l’imprimeur de Philadelphie, les unissait ensemble pour résister à toute entreprise nouvelle. ce fut en 1766 que cet imprimeur appelé à la Barre de la chambre des communes y soutient, comme agent des colonies, ce fameux interrogatoire qui placaça le nom de Franklin politique au même degré d’élévation que la physique lui avait déjà marqué.

Depuis ce temps il soutient la cause américaine avec ce caractère de douceur et de fermeté qui sied si bien à un grand homme, prédisant aux ministre toutes les fautes qu’ils ont faites, et toutes les suites qu’elles auraient, jusqu’à l’époque ou l’acte du thé trouvant la même opposition que celui du timbre, l’Angleterre aveuglée crut pouvoir soumettre par la froce, à deux milles lieux d’elles, trois millions d’habitans qui voualient être libres.

Tout le monde connait les détails de cette guerre, son heureux résultat pour l’univers, la part que la France y prit sous un roi qui, protecteur de la liberté de l’Amérique, a mérité depuis que la Nation française lui décerna le titre de Restaurateur de la liberté de son propre pays, et les services éclatants rendus par ce jeune homme, dont le nom glorieusement attaché à cette Révolution, acquiert un nouveau lustré dans une révolution plus grande encore.

Mais tout le monde n’a pas également réfléchi sur l’essai hardi de Franklin en législation. Après avoir déclaré leur indépendance, et s’être placée au rang des nations, les différentes colonies, aujourd’hui États Unis de l’Amérique, se donnèrent chacune une forme de gouvernement; et presque toutes conservant leur antique adminiration pour la constitution Britannique, composèrent les leurs des mêmes élements, diversement modifiés. Franklin seul, débarassant la machine politique de ces rouages nombreux, de ces contrepoids admirés qui la compliquaient, proposa de réduire à la simplicité d’un corps législatif unique; cette grande idée effraya les législateurs de Pensylvanie, mais le philosophe en rassura la moitié, et décida ensuite l’adoption de ce principe dont l’Assemblée nationnale a fait la base de la constitution française (2).

Après avoir donné des lois à son pays, Franklin revint encore une fois le servir en Europe; mais ce ne fut plus par des plaidoyers auprès d’une métropole, par des réponses à la barre de mon parlement, ce fut par des traités avec la France, et successivement avec d’autres puissances qui, quoique gouvernées par des monarques ou des despostes, écoutèrent la voix de l’américain, qui parlait de liberté.

Je l’avais connu quelques années auparavant dans un voyage à Londres; et permettez moi, messieurs, de me rappeler le bonheur que j’eus à son arrivée à paris, de conduire chez lui M. Turgot, alors ex-ministre, et de voir s’embrasser pour la première fois ces deux grands, ces deux ecellents hommes, si dignes tous les deux de l’admiration et des regrets de l’Humanité. franklin au moins a rempli une longue carrière ; mais turgot, enlevé au monde à cinquante quatre ans, n’a pas vu la liberté de son pays. C’est lui qui inscrivit au bas du portrait de Franklin ce beau vers,

Eripuit coelo fulmen, mox sceptra tyrannis.

Il ôte au ciel sa foudre et le sceptre au tyrans

dont le dernier hémistiche était une prophétie qui ne tarda pas à s’accomplir.

Les vicissitudes de la fortune des américains causaient quelques fois de vives inquiétude à leur illustre négociateur ; mais sa grande ame, rassurée par le courage de ses compatriotes, par la fermté du congrès, et surtout par le génie, les talents et les vertus de l’immortel washington, cédait point à la crainte; cependant il ne se flattait pas que la paix vint terminer aussi-tôt le cours de cette heureuse évolution ; et lorsque je l’embrassai, le jour même qu’il l’avait signée, mon ami, me dit-il avec cet air d’une satisfaction douce et complète, pouvais-je espérer, à mon âge, de jouir d’un pareil bonheur ?

Dès lors, quelqu’attrait que le séjour de la France eût pour lui; quelques plaisir qu’il goutât dans la société des amis qu’il s’y était formés ; quelques dangers qu’une longue traversée put présenter à un vieillard de 79 ans, tourmenté des douleurs de la pierre, il lui devint nécessaire de revoir son pays : il partit donc en 1785; et son retour sur cette Terre, devenue libre, fut un triomphe dont l’antiquité ne nous fournit point d’exemple.

Il a vécu cinq ans encore; il a rempli trois ans la place de l’assemblée générale de Pensylvanie ; il a été membre de la dernière convention qui établi la nouvelle forme de gouvernement fédératif, et son dernier acte public a été un grand exemple pour ceux qui coopèrent à la législation de leur pays. Son avis dans cette convention avait différé sur quelques points de celui de la majorité ; mais lorsque les articles furent définitevement arrêtés, il ne doit plus régner qu’un sentiment, dit-il à ses collègues, le bien de la patrie exige que la résolution soit unanime, et il signa.

Des souffrances presque continuelles pendant les deux dernières années de savie, n’avaient altéré ni son esprit, ni son caractère, et jusque au dernier moment Franklin a conservé l’usage de toutes ses facultés. Son testament, qu’il avait fait pendant son séjour en France, et qui vient d’y être ouvert, commençait par ces mots:

Moi Benjamin Franklin, imprimeur, maintenant ministre plénipotentiaire en France, etc.

C’est ainsi qu’en mourant il rendait encore hommage à l’imprimerie, et ce même sentiment l’avait porté à instruire dans cet art son petit fils Benjamin Beach, qui, fier des leçons de son illustre maître, est maintenant imprimeur à Philadelphie.

Il n’a jamais fait que des ouvrages assez courts; ceux de physique consistent presque tous dans des lettres qu’il écrivait à M. Collinson membre de la Société Royale de Londres, et à quelques autres savants d’Europe; Ils ont été traduits par M. Barbeu du Bourg; mais peut être en désirera-t-on une nouvelle traduction; ses œuvres politiques, dont une grande partie n’est pas connue en France, sont composées de lettres ou de petits traités, mais tous, jusques à ses plaisanteries, portent l’empreinte de son génie observateur et de sa philosophie douce; il en a fait plusieurs à l’usage de la partie du peuple qui ne peut pas se livrer à l’étude, et qu’il est si important d’éclairer, et il a su réduire les vérités utiles en maximes faciles à retenir, quelques fois en proverbes, et en petits contes dont les grâces simples et naïves acquièrent un nouveau prix lorsqu’on les rapproche du nom de l’auteur.

Le plus volumineux de ses ouvrages, c’est l’histoire de sa vie qu’il avait commencée pour son fils, et dont on doit la continuation aux ardentes sollicitations de M. le Veillard, l’un de ses amis les plus chers ; elle até l’occupation de ses derniers loisirs, mais le mauvais état de sa santé, et les douleurs acruelles qui ne lui donnaient presq’aucun relâche, ont souvent interrompu ce travail, et les deux copies dont l’une avait été adressée par lui à Londres au docteur Price et à M. Vaughan, et dont l(autre est entre les mains de M. Veillard et dans les miennes, s’arrêtent à 1757. Il y parle de lui comme il aurait parlé d’un autre, il y trace ses pensées, ses actions, et même ses erreurs et ses fautes ; il y peint le développement de son génie et de ses talents, avec la simplicité d’un grand homme qui se rend justice, et avec le sentiment d’une conscience pure qui n’a jamais eu de reproche à se faire;

en effet, messieurs, la vie entière de Franklin, ses méditations, ses travaux, tout a été dirigé vers l’utilité publique, mais ce grand objet qu’il avait toujours en vue ne fermait pas son ame aux sentiments particuliers ; il aimait sa famille, ses amis, il était bienfaisant; les charmes de sa société étaient bienfaisant; les charmes de sa société étaient inexprimables: il parlait peu, mais il ne se refusait point à parler, e sa conversation, toujours intéressante, était toujours instructive. Au milieu de ses plus grands travaux pour la liberté de son pays, il avait toujours près de lui, dans son cabinet, quelque expérience de physique, et les sciences, qu’il avait découvertes plus encore qu’étudiées, ont été pour lui une source continuelle de plaisir.

Vous jouirez, messieurs, de ses mémoires aussitôt que nous aurons reçu d’Amérique ce qu’il peut avoir ajouté à ce que nous possédons et nous nous proposons ensuite de donner une collection complète de ses oeuvres.

Son nom va retenir dans toutes les sociétés politiques ou savantes; de nombreux éloges seront écrits ou prononcés, et vous attendrez sans doute avec impatience celui dans lequel l’orateur citoyen (M. De Condorcet), organe de l’académie des Sciences, louera dignement un confrère qu’il lui appartient d’apprécier : il sera le précurseur de l’histoire qui placera le nom de Franklin parmi les noms des plus célèbres bienfaiteurs de l’humanité ; et, sans doute, après avoir retracé sa vie, après avoir peint la douleur de ses concitoyens qui tous croyainet avoir perdu un père ou un ami, après avoir raconté les honneurs rendus par eux à sa mémoire, elle signalera dans ses fastes l’hommage éclatant que l’Assemblée nationale vient d’y ajouter comme une époque remarquable, et digne à la fois de la Nation, qui s’est honorée de cet hommage, et du grand homme qui l’a mérité.

Immédiatement après cette lecture, M. de Liancourt a fait la motion que les membres de la société portassent le deuil décrété pas l’assemblée nationale, et que le butst de Fraklin fut placé dans la salle d’assemblée avec cette inscription :

Hommage rendu par le voeu unanime de la société de 1789 à Benjamin Franklin, objet de l’admiration et des regrets des amis de la liberté.

Cette motion a été adoptée à l’unanimité.
M. de la Rochefoucauld a offert alors à la société un buste de Benjamin Franklin et l’assemblée lui a voté des remerciements.

https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k5722959k/f4.image.r=benjamin%20franklin

  1. M. Jefferson, depuis ministre plénipotentiaire des États Unis en France, où il a remplacé Franklin; c’est sa plume qui a tracé l’acte d’indépendance des États Unis, et l’acte de Virginie pour établir la liberté de religion. L’Amérique vient de l’enlever à la France, où il laisse de véritables regrets, pour lui donner la place de secrétaire d’État des affaires étrangères.

2. La Marche ordinaire de l’esprit des Hommes les conduit au simple par le composé. Voyez les ouvrages des premiers mécaniciens surchargés de pièces nombreuses, dont les unes embarrassent, et les autres diminuent leur effet. il en a été de même des législateurs et publicistes; ont-ils été frappés d’un abus, ils lui ont opposé une institution qui souvent a produit des abus plus grands. l’unité du corps législatif est en économie politique le maximum de la simplicité : Franklin a le premier osé proposer de mettre cette idée en pratique; le respect des Pensylvaniens la leur fit adopter ; mais elle effraya les autres États, et même la constitution de Pennsylvanie a depuis été changée. En Europe cette opinion a eu plus de succès, mais il fallu du temps. Lorsque j’eus l’Honneur de présenter à Franklin la traduction des constitutions de l’Amérique, les esprirts n’étaient guère mieux disposés en deçà qu’au delà de la mer Atlantique ; et si l’on excepte le docteur Price en Angleterre, et en France Turgot et M. de Condorcet, presque tous les hommes qui s’occupaient alors d’idées politiques n’étaient pas de l’avis du philosophe américain. J’ose dire que j’étais du petit nombre de ceux qui avaient été frappés de la beauté du plan simple qu’il avait tracé, et que je n’ai pas eu besoin de changer d’avis, lorsqu’à la voix des penseurs profonds, et des orateurs éloquents qui ont traité devant elle de cette importante question, l’Assemblée Nationale a établi pour principe de la constitution française, que la législation serait confiée à un corps unique de représentants. Peut être me pardonnera-t-on d’avoir une fois parlé de moi dans un temps d’honneur que j’ai d’^être homme public, me fait un devoir de rendre compte à mes concitoyens de la suite de mes opinions. La France ne rétrogadera pas vers un système plus compliqué, et sans doute elle aura la gloire de maintenir celui qu’elle établit : et de lui donner une perfection sur laquelle le spectacle d’une grande nation heureuse fixera les yeux de l’Europe et du monde entier.

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