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Tirage au sort

SORT, (Jurisprud.) On entend par ce terme, le hasard produit dans les partages.

D’après la définition fournie par l’encyclopédie de Diderot et d’Alembert.

Après avoir formé les lots, ceux-ci sont distribués ou par choix ou par convention, ou enfin on les tire au sort.

Dans ce dernier cas, on fait autant de petits billets qu’il y a de lots, et l’on écrit sur l’un premier lot, et sur l’autre second lot, et ainsi des autres. On mélange ensuite ces billets après les avoir pliés ou roulés, et on les fait tirer l’un après l’autre, un pour chaque héritier, suivant l’ordre de progéniture. Selon le billet qui échet, on écrit dans le partage que le premier lot est advenu à un tel, le second à un tel.

Sort, (Critiq. sacr.) manière de décider les choses par le hasard. Cet usage est très-convenable dans plusieurs occasions, surtout dans celles où il n’y a aucune raison de préférence.

Alors l’auteur des Proverbes a raison de dire que le sort termine toute dispute. Son usage était fréquent chez les Hébreux, comme cela paraît dans plusieurs endroits de l’Ecriture. La terre promise fut partagée au sort. Les Levites reçurent leur lot par le même moyen. Dans le jour de l’expiation, on jettait le sort sur les deux boucs, pour savoir lequel des deux serait immolé. David distribua par le sort les rangs aux vingt-quatre bandes de prêtres qui devaient servir dans les temples.

Quand il fut question de remplir la place de Judas dans l’apostolat, le sort tomba sur saint Matthias. Enfin la robe de Jésus-Christ fut jetée au sort.

Mais la manière de tirer le sort chez les Juifs, n’est pas marquée fort distinctement dans l’Ecriture ; et nous n’en voyons qu’une sorte exprimée dans Salomon. On jetait les sorts (apparemment des billets) dans le pan d’une robe, d’où, après les avoir bien mêlés, on les tirait pour la décision.

Le mot sort désigne encore dans l’Ecriture l’effet du sort, le partage. La méchante femme doit être le partage des pécheurs, sors peccatorum, Ecclés. xxv. 26. C’est-à-dire, que le pécheur mérite de souffrir la mauvaise humeur d’une méchante femme plutôt que l’homme vertueux ; mais malheureusement le sort ne le décide pas toujours ainsi. (D. J.)

Sorts, (Théologie payenne) sortes. Le sort est l’effet du hasard, et comme la décision ou l’oracle de la fortune ; mais les sorts sont les instruments dont on se sert pour savoir quelle est cette décision.

Les sorts étaient le plus souvent des espèce de dés, sur lesquels étaient gravés quelques caractères ou quelques mots dont on allait chercher l’explication dans des tables faites exprès. Les usages étaient différents sur les sorts. Dans quelques temples on les jetait soi-même ; dans d’autres on les faisait sortir d’une urne, d’où est venue cette manière de parler si ordinaire aux Grecs, le sort est tombé.

Ce jeu de dés était toujours précédé de sacrifices et de beaucoup de cérémonies ; apparemment les prêtres savaient manier les dés ; mais s’ils ne voulaient pas prendre cette peine, ils n’avoient qu’à les laisser aller ; ils étaient toujours maîtres de l’explication.

Les Lacédémoniens allèrent un jour consulter les sorts de Dodone, sur quelque guerre qu’ils entreprenaient ; car outre les chênes parlants, les colombes, les bassins et l’oracle, il y avait encore des sorts à Dodone. Après toutes les cérémonies faites, sur le point qu’on allait jeter les sorts avec beaucoup de respect et de vénération, voilà un singe du roi des Molosses, qui étant entré dans le temple, renverse les sorts et l’urne. La prêtresse effrayée dit aux Lacédémoniens qu’ils ne devaient pas songer à vaincre, mais seulement à se sauver ; et tous les écrivains assurent que jamais Lacédémone ne reçut un présage plus funeste.

Les plus célèbres entre les sorts étaient à Préneste et à Antium, deux petites villes d’Italie. A Préneste était la fortune, et à Antium les fortunes.

Les fortunes d’Antium avoient cela de remarquable, que c’étaient des statues qui se remuaient d’elles-mêmes, selon le témoignage de Macrobe, l. I. c. xxiij. et dont les mouvements différents, ou servaient de réponse, ou marquaient si l’on pouvait consulter les sorts.

Un passage de Ciceron, au liv. II. de la divination, où il dit que l’on consultait les sorts de Préneste par le consentement de la fortune, peut faire croire que cette fortune savait aussi remuer la tête, ou donner quelqu’autre signe de ses volontés.

Nous trouvons encore quelques statues qui avoient cette même propriété. Diodore de Sicile & Quint-Curce disent que Jupiter-Ammon était porté par quatre-vingt prêtres dans une espèce de gondole d’or, d’où pendaient des coupes d’argent ; qu’il était suivi d’un grand nombre de femmes & de filles qui chantaient des hymnes en langue du pays, et que ce dieu porté par ses prêtres, les conduisait en leur marquant par quelques mouvements où il voulait aller.

Le dieu d’Héliopolis de Syrie, selon Macrobe, en faisait autant : toute la différence était qu’il voulait être porté par les gens les plus qualifiés de la province, qui eussent long-temps auparavant vécu en continence, et qui se fussent fait raser la tête.

Lucien, dans le traité de la déesse de Syrie, dit qu’il a vu un Apollon encore plus miraculeux ; car étant porté sur les épaules de ses prêtres, il s’avisa de les laisser là, & de se promener par les airs, & cela aux yeux d’un homme tel que Lucien, ce qui est considérable.

Dans l’Orient les sorts étaient des flèches, et aujourd’hui encore les Turcs & les Arabes s’en servent de la même manière. Ezéchiel dit que Nabuchodonosor mêla ses flèches contre Ammon & Jérusalem, et que la flèche sortit contre Jérusalem. C’était-là une belle manière de résoudre auquel de ces deux peuples il ferait la guerre.

Dans la Grèce et dans l’Italie on tirait souvent les sorts de quelque poète célèbre, comme Homère ou Eurypide ; ce qui se présentait à l’ouverture du livre, était l’arrêt du ciel. L’histoire en fournit mille exemples. Voyez Sorts d’Homère.

On voit même que quelques 200 ans après la mort de Virgile, on faisait déja assez de cas de ses vers pour les croire prophétiques, et pour les mettre en la place des sorts qui avoient été à Préneste ; car Alexandre Severe encore particulier, et dans le temps que l’empereur Héliogabale ne lui voulait pas de bien, reçut pour réponse dans le temple de Préneste cet endroit de Virgile dont le sens est : « Si tu peux surmonter les destins contraires, tu seras Marcellus ».

Les sorts passèrent jusque dans le christianisme ; on les prit dans les livres sacrés, au-lieu que les païens les prenaient dans leurs poètes. S. Augustin, dans l’épître cxix. à Januarius, paraît ne désapprouver cet usage que sur ce qui regarde les affaires du siècle. Grégoire de Tours nous apprend lui-même quelle était sa pratique ; il passait plusieurs jours dans le jeune & dans la prière ; ensuite il allait au tombeau de saint Martin, où il ouvrait tel livre de l’Ecriture qu’il voulait, & il prenait pour la réponse de Dieu le premier passage qui s’offrait à ses yeux. Si ce passage ne faisait rien au sujet, il ouvrait un autre livre de l’Ecriture.

D’autres prenaient pour sort divin la première chose qu’ils entendaient chanter en entrant dans l’église. Voyez Sorts des Saints.

Mais qui croirait qu’Héraclius délibérant en quel lieu il ferait passer l’hiver à son armée, se détermina par cette espèce de sort ? Il fit purifier son armée pendant trois jours ; ensuite il ouvrit le livre des évangiles, et trouva que son quartier d’hiver lui était marqué dans l’Albanie. Était-ce là une affaire dont on pût espérer de trouver la décision dans l’Ecriture ?

L’Eglise est enfin venue à-bout d’exterminer cette superstition ; mais il lui a fallu du temps.

Du moment que l’erreur est en possession des esprits, c’est une merveille, si elle ne s’y maintient toujours. (D. J.)

Sorts d’Homere, (Divinat. du paganisme.) sortes Homericæ ; espèce de divination. Elle consistait à ouvrir au hasard les écrits d’Homère, et à tirer à la première inscription de la page qui se présentait à la vue, un augure ou pronostic, de ce qui devait arriver à soi-même et aux autres, ou des règles de conduite convenables aux circonstances dans lesquelles on se trouvait. Les Grecs donnaient à ce genre de divination le nom de στοιχειομαντεία, ῥαψῳδομαντεία, ῥαψωδομαντική.

L’antiquité païenne semble avoir regardé ceux qui avaient le talent supérieur de la poésie, comme des hommes inspirés ; ils se donnaient pour tels ; ils assuraient qu’ils parlaient le langage des dieux, et les peuples les ont cru sur leur parole. L’Iliade et l’Odyssée sont remplis d’un si grand nombre de traits de religion et de morale ; ils contiennent dans leur étendue une si prodigieuse variété d’événements, de sentences et de maximes applicables à toutes les circonstances de la vie, qu’il n’est pas étonnant que ceux qui par hasard ou de dessein formé, jetaient les yeux sur ces poèmes, aient cru y trouver quelquefois des prédictions ou des conseils : il aura suffi que le succès ait justifié de temps en temps la curiosité des personnes, qui dans des situations embarrassantes on eu recours à cet expédient, pour qu’on se soit insensiblement accoutumé à regarder les écrits de ce poète, comme un oracle toujours prêt à rendre des réponses à quiconque voudrait l’interroger. On ne peut s’imaginer à quel point les hommes portent la crédulité, lorsqu’ils sont agités par la crainte ou par l’espérance.

Ce n’était point-là un de ces préjuges qui ne règnent que sur le vulgaire ; de grands personnages de l’antiquité, ceux principalement qui aspiraient à gouverner les autres, n’ont pas été exempts de cette chimère. Mais ce ne fut point par cette idée superstitieuse que Socrate dans sa prison, entendant réciter ces vers qu’Homère met dans la bouche d’Achille ; j’arriverai le troisième jour à la fertile Phthie,

Ἤματί κεν τριτάτῳ φθίην ἐρίβωλον ἱκοίμην,

se mit à dire qu’il n’avait donc plus que trois jours à vivre ; il badinait sur l’équivoque du mot φθίην, qui signifie le pays de Phthie, et la corruption ou la mort ; cependant ce badinage qu’il fit en présence d’Eschine, ne fut point oublié, parce qu’il mourut trois jours après.

Échine orateur grec , https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b84521435/f17.item.r=Eschine

Valere-Maxime raconte que Brutus eut le triste présage du sort qui l’attendait à la bataille de Philippe. Le hasard lui ayant offert cet endroit de l’Iliade, où Patrocle se plaint que « le cruel destin et le fils de Latone lui ont ôté la vie ».

Ἀλλά με μοῖρ᾿ ὀλοὴ καὶ Λητoῦς έκτανεν υἱός.

L’application que cet illustre romain s’en fit à lui-même, fut justifiée par l’événement.

Si l’on en croit Lampride, l’empereur Macrin curieux d’apprendre dans le même poëte, si son règne serait long et heureux, tomba sur ces vers qu’on peut rendre ainsi. « Vieillard, vous êtes furieusement serré par de jeunes guerriers ; votre force est anéantie, et vous êtes menacé d’une triste vieillesse » :

Ὦ γέρον, ἦ μάλα δή σε νέοι τείρουσι μαχηταί,
Σὴ δὲ βίη λέλυται, χαλεπὸν δέ σε γῆρας ὀπάζει.

Comme cet empereur étoit déja avancé en âge, lorsqu’il parvint à la souveraine puissance, qu’il ne régna que quatorze mois, & que Héliogable n’étoit âgé que d’un pareil nombre d’années, lorsqu’il lui ôta la vie avec l’empire ; on trouva dans ces paroles une prédiction de la mort tragique de Macrin.

Au reste, Homère ne fut pas le seul dont les vers eussent le privilège d’être regardés comme renfermant des oracles ; les Grecs firent quelquefois le même honneur à ceux d’Eurypide ; il paraît par un endroit d’Hérodote, qu’on croyait que les poésies de Musée contenaient aussi des présages. Cet historien raconte qu’Onomacrite qui faisait profession d’interpréter ou de développer ces sortes de prédictions, fut banni d’Athenes par Hipparque, fils de Pisistrate, pour avoir altéré les écrits de ce poète et y avoir inséré un vers qui portait, que les îles adjacentes à celles de Lemnos, seraient submergées.

Enfin, Virgile eut la gloire de succéder aux poètes grecs, et de partager avec eux l’art de prédire les événements. Voyez Sorts de Virgile. (D. J.)

Sorts de Préneste, (Divinat. des Rom.) les plus célebres de toute l’Italie ; c’est une curiosité raisonnable de chercher à savoir en quoi consistoit cet oracle, & comme il se rendoit.

Ciceron, liv. I I. de la divination, sect. 41. nous apprend que les archives de Préneste portaient, qu’un homme des plus considérables de la ville, nommé Numerius-Suffucius, fut averti par plusieurs songes réitérés & menaçants, d’aller entr’ouvrir un rocher dans un certain lieu ; qu’il y alla, brisa ce rocher, & qu’il en sortit plusieurs sorts ; c’était de petits morceaux de bois de rouvre bien taillés & bien polis, sur lesquels étoient écrits des prédictions en caractères antiques ; on mit ces petits morceaux de bois dans un coffre d’olivier. Pour les consulter, on ouvrait ce coffre, on faisait mêler ensemble tous ces sorts, par un enfant, il en tirait un, et c’était la réponse que l’oracle donnait aux consultants. Ce coffre continue Cicéron, est aujourd’hui religieusement gardé, à cause de Jupiter enfant, qui y est représenté avec Junon, tous deux dans le sein de la fortune qui leur donne la mamelle, & toutes les bonnes mères y ont une grande dévotion.

Plutarque prétend qu’on tirait plusieurs petits morceaux de bois du coffre, et que les caractères gravés sur chacun étant rassemblés composaient la prophétie ; mais outre que Ciceron dit le contraire, il paraît clairement par un passage de Tite-Live, que chacun de ces sorts contenait toute la prophétie ; voici les propres termes de l’historien, au commencement du liv. XXII. Faleriis cælum fendi visum velut magno hiatu quaque patuerit ingens lumen effulsisse, sortes sua sponte attenuatas, unamque excidisse ità scriptam, Mars telum suum concutit. « On vit à Faleres le ciel se fendre & s’entrouvrir, & une grande lumière remplir ce grand vide. Les sorts diminuèrent & s’appetissèrent d’eux-mêmes, & il en tomba un où étaient écrites cet paroles, Mars prépare ses armes ».

Les prêtres se servirent habilement de ces sorts pour se procurer du profit et du crédit. Tota res est inventa fallaciis, aut ad quæstum, aut ad superstitionem, dit Ciceron.

Mais que signifient ces mêmes sorts dont parle Tite-Live, qui diminuèrent & s’appetissèrent d’eux-mêmes, sortes suâ sponte attenuatas ? Peut-être que ces sorts étaient doubles, je veux dire, qu’il y en avait de grands & de petits, tous semblables, & que les prêtres faisaient tirer les uns ou les autres, selon qu’ils voulaient effrayer ou encourager les consultants. Il est certain qu’en matière de prodiges, on prenait à bonne augure les choses qui paraissaient plus grandes que de coutume ; & au contraire, on tenait à mauvais présage les choses qui paraissaient plus petites qu’elles ne sont naturellement, comme Saumaise l’a prouvé dans ses commentaires sur Solin. Il suit de-là que les sorts appetissés, sortes extenuatæ, pronostiquaient par eux-mêmes un événement sinistre ; mais j’aime à voir ce que les Philosophes pensaient des sorts en général, & ce que devinrent ceux de Préneste en particulier ; Ciceron m’en éclaircit lui-même.

Qu’est-ce à votre avis, que les sorts, disait-il à un stoïcien ? C’est à-peu-près, comme de jouer au nombre, en haussant et en fermant les doigts, ou de jouer aux osselets et aux dés; en quoi le hasard, et peut-être une mauvaise subtilité, peuvent avoir quelque part, mais où la sagesse & la raison n’en ont aucune. Les sorts sont donc pleins de tromperie, & c’est une invention, ou de la superstition, ou de l’avidité du gain. La divination par les sorts est désormais entièrement décriée. La beauté & l’antiquité du temple de Préneste a véritablement conservé le nom des sorts de Preneste, mais parmi le peuple uniquement ; car y a-t-il quelque magistrat, quelqu’Homme un peu considérable qui y ait le moindre recours ? Par-tout ailleurs on n’en parle plus, et c’est ce qui faisait dire à Carnéade, qu’il n’avait jamais vu la fortune plus fortunée qu’à Préneste.

Cependant, il s’en fallut peu qu’ils ne revinssent en crédit du tems de Tibere. Suétone nous apprend, que cet empereur ayant formé le projet de ruiner tous les oracles voisins de Rome, ceux d’Antium, de Cœrès, de Tibur & de Préneste, en fut détourné par la majesté de ces derniers, car s’étant fait remettre le coffre bien formé & bien cacheté, les sorts ne s’y trouvèrent point, mais ce coffre ne fut pas plutôt reporté dans le temple de Préneste, que les sorts s’y trouvèrent comme de coutume.

Il n’est pas difficile de reconnaître ici l’adresse des prêtres, qui voulurent relever le crédit de leur ancien oracle ; mais son temps était passé, personne ne se rendit sur les lieux pour y avoir recours ; et ce qu’il y a de bien singulier, les sorts de Virgile n’ayant pour eux aucun apparat de religion, emportèrent la balance, & succédèrent à ceux de Préneste.

Sorts de Virgile, (Divinat. du Paganis.) sortes Virgilianæ, divination qui consistoit à ouvrir les œuvres de Virgile, et à en tirer, à l’inspection de la page que le hasard offrait, des présages des événements futurs.

Le temps ayant insensiblement donné de l’autorité aux poésies de Virgile, les Latins s’accoutumèrent de même à les consulter dans les occasions où il leur était important de connaître la volonté du ciel. L’histoire des empereurs Romains, sur-tout depuis Trajan, en fournit plusieurs exemples. Le premier dont nous ayons connaissance est celui d’Adrien : inquiet de savoir quels étaient les dispositions de Trajan à son égard, et s’il le désignerait pour son successeur à l’empire, il prit l’Enéide de Virgile, l’ouvrit au hasard, & y lut ces vers du VI. livre.

Quis procul ille autem ramis insignis olivoe
Sacra ferens ! nosco crines incanaque menta
Regis Romani ; primus qui legibus urbem
Fundabit, curibus parvis & paupere terra
Missus in imperium magnum……

Comme on ne se rend pas difficile sur les choses qui flattent les désirs, quelques légères convenances qu’Adrien trouva dans ces vers avec son caractère, ses inclinations, le goût qu’il avait pour la philosophie & pour les cérémonies religieuses, le rassurèrent ; et si l’on ajoute foi à Spartien, le fortifièrent dans l’espérance qu’il avait de parvenir à l’empire.

Lampride rapporte qu’Alexandre Severe qui devoit pour lors être très-jeune, puisqu’il n’avoit que treize ans lorsqu’il fut nommé empereur, s’appliquant avec ardeur à l’étude de la Philosophie & de la Musique ; Mammée sa mere lui conseilla de faire plutôt son occupation des Arts & des Sciences nécessaires à ceux qui sont destinés à gouverner les hommes, & qu’Alexandre se conforma d’autant plus volontiers à cet avis, qu’ayant consulté Virgile sur le sort qui lui étoit réservé, il crut y trouver un présage assuré de son élévation à l’empire dans ces fameux vers :

Excudent alii spirantia mollius æra,
Credo equidem, &c.
Tu regere imperio populos, Romane, memento ;
Hæ tibi erunt artes.

Claude le Gothique voulant savoir quelle seroit la durée de son regne, consulta Virgile à l’ouverture du livre, & lut ce vers.

Tertia dum latio regnantem viderit æstas.
alors il tira la conclusion, qu’il n’avoit au plus que trois ans à vivre ; l’auteur qui nous a conservé ce fait, assure que Claude ne survécut en effet que deux ans à cette espece de prédiction ; & que celles qu’il crut de même avoir trouvées dans Virgile sur ce qui devoit arriver à son frere & à sa postérité, eurent aussi leur accomplissement.

On rencontre dans les auteurs plusieurs exemples de cette espece ; Bullengerus en a recueilli une partie dans le traité qu’il a composé sur ce sujet ; mais ceux que l’on vient de rapporter suffisent pour montrer jusqu’où peut aller la superstition humaine. (D. J.)

Sorts des saints, (Divinat. des Chrétiens.) sortes sanctorum, espèce de divination qui vers le troisième siècle s’est introduite chez les Chrétiens à l’imitation de celles qu’on nommait parmi les païens, sortes homericæ, sortes virgilianæ.

Elle consistait à ouvrir au hasard les livres sacrés, dans l’espérance d’y trouver quelques lumières sur le parti qu’ils avaient à suivre dans telles et telles circonstances ; d’y apprendre, si le succès des événements qui les intéressaient, serait heureux ou malheureux, et ce qu’ils devaient craindre ou espérer du caractère, de la conduite, & du gouvernement des personnes auxquelles ils étaient soumis.

L’usage avait établi deux manières de consulter la volonté de Dieu par cette voie : la première était, comme on vient de le dire, d’ouvrir au hasard quelques livres de l’Ecriture-sainte, après avoir imploré auparavant le secours du ciel par des jeûnes, des prières, et d’autres pratiques religieuses. Dans la seconde qui était beaucoup plus simple, on se contentait de regarder comme un conseil sur ce qu’on avait à faire, ou comme un présage du bon ou du mauvais succès de l’entreprise qu’on méditait, les premières paroles du livre de l’Ecriture, qu’on chantait dans le moment où celui qui se proposait d’interroger le ciel par cette manière, entrait dans une église.

Saint Augustin dans son épître à Januarius, ne paraît condamner cette pratique qu’au sujet des affaires mondaines ; cependant il aime encore mieux qu’on en fasse usage pour les choses de ce siècle, que de consulter les démons.

S. Grégoire évêque de Tours, nous a fait connaître d’une manière assez particulière les cérémonies religieuses, avec lesquelles on consultait les sorts des saints. Les exemples qu’il en donne, et le sien propre, justifient que cette pratique était fort commune de son temps, et qu’il ne la désapprouvait pas.

On en jugera par ce qu’il raconte de lui-même en ces termes : « Leudaste comte de Tours, qui cherchait à me perdre dans l’esprit de la reine Frédegonde, étant venu à Tours avec de mauvais desseins contre moi ; frappé du danger qui me menaçait, je me retirai fort triste dans mon oratoire ; j’y pris les psaumes de David, pour voir si à leur ouverture, je n’y trouverais rien d’où je pusse tirer quelque consolation, et j’en eus une très-grande de ce verset, que le hasard me présenta : Il les fit marcher avec espérance et sans crainte, pendant que la mer enveloppait leurs ennemis. En effet, ajoute-t-il, Leudaste n’osa rien entreprendre contre ma personne ; car ce comte étant parti de Tours le même jour, et la barque sur laquelle il était monté ayant fait naufrage, il aurait été noyé s’il n’avait pas su nager ».

Ce qu’il rapporte de Meroüée fils de Chilpéric, mérite de trouver place ici, parce qu’on y voit quelles étaient les pratiques de religion auxquelles on avait recours pour se rendre le ciel favorable, avant que de consulter les sorts des saints, & pour mieux s’assurer de la vérité de la réponse qu’on y cherchait.

« Méroüée, dit Grégoire de Tours, étant disgracié de Chilpéric son père, se réfugia dans la basilique de saint Martin ; et ne se fiant point à une pythonisse, qui lui avait prédit que le roi mourrait cette même année et qu’il lui succéderait, il mit séparément sur le tombeau du saint, les livres des psaumes, des rois, et des évangiles ; il veilla toute la nuit auprès du tombeau, et pria saint Martin de lui faire connaître ce qui devait lui arriver, et s’il régnerait ou non. Ce prince passa les trois jours suivants dans le jeûne, les veilles, et les prières ; puis s’étant approché du tombeau, il ouvrit d’abord le livre des rois ; et le premier verset portait ces mots : Comme vous avez abandonné le Seigneur votre Dieu, pour courir après des dieux étrangers, et que vous n’avez pas fait ce qui était agréable à ses yeux, il vous a livré entre les mains de vos ennemis. Les passages qui s’offrirent à lui dans le livre des psaumes, et dans celui des évangiles (passages qu’il serait inutile de rapporter), ne lui annonçant de même rien que de funeste, il resta long-temps aux pieds du tombeau fondant en larmes, et se retira en Austrasie, où il périt malheureusement, trois ans après par les artifices de la reine Frédegonde, sa belle mère ».

Dans cet exemple, on voit que c’est Méroüée qui sans recourir au ministère des clercs de saint Martin de Tours, pose lui-même les livres saints, et les ouvre. Dans celui que l’on va citer toujours d’après le même auteur, on fait intervenir les clercs de l’église, qui joignent leurs prières à celles du suppliant ; voici comme le même auteur expose ce fait.

« Chramne s’étant révolté contre Clotaire I. & se trouvant à Dijon, les clercs de l’église se mirent en prières pour demander à Dieu, si le jeune prince réussirait dans ses desseins, et s’il parviendrait un jour à la couronne. Ils consultèrent, comme dans le fait précédent, trois différents livres de l’Ecriture-sainte, avec cette différence, qu’à la place du livre des rois et des psaumes, ils joignirent ceux du prophète Isaïe, et les épîtres de saint Paul, au livre des Évangiles. A l’ouverture d’Isaïe, ils lurent ces mots : J’arracherai la haie de ma vigne, et elle sera exposée au pillage ; parce qu’au lieu de porter de bons raisins, elle en a produit de mauvais. Les passages des épîtres de saint Paul, et ceux de l’évangile qui se présentaient ensuite, ne parurent pas moins menaçants, et furent regardés comme une prédiction de la mort tragique de ce prince infortuné ».

Non-seulement on employait les sorts des saints pour se déterminer dans les occasions ordinaires de la vie, mais même dans les élections des évêques, lorsqu’il y avait partage. La vie de saint Aignan fait foi, que c’est de cette manière qu’il fut nommé évêque d’Orléans. Saint Euverte qui occupait le siège de cette ville sur la fin du iv. siècle, se trouvant accablé de vieillesse, et voulant le désigner pour son successeur, le clergé et le peuple s’opposèrent vivement à ce choix. Saint Euverte prit la parole, et leur dit : « Si vous voulez un évêque agréable à Dieu, sachez que vous devez mettre Aignan à ma place ». Mais pour leur faire connaître clairement que telle était la volonté du Seigneur, après que ce prélat eut indiqué, selon la coutume un jeûne de trois jours, il fit mettre d’un côté sur l’autel des billets (brevia), et de l’autre, les psaumes, les épîtres de saint Paul, et les évangiles. Ce que l’historien qu’on vient de citer, appelle ici brevia, étaient comme je l’ai traduit, des billets sur chacun desquels on écrivait le nom d’un des candidats.

Saint Euverte fit ensuite amener un enfant qui n’avait point encore l’usage de la parole, & lui commanda de prendre au hasard un de ces billets ; l’enfant ayant obéi, il tira celui qui portait le nom de saint Aignan, & se mit à lire à haute voix : Aignan est le pontife que Dieu vous a choisi. Mais saint Euverte, continue l’historien, pour satisfaire tout le monde, voulut encore interroger les livres saints ; le premier verset qui se présenta dans les psaumes, fut : Heureux celui que vous avez choisi, il demeurera dans votre temple. On trouva dans saint Paul ces mots : Personne ne peut mettre un autre fondement que celui qui a été posé ; & enfin dans l’évangile ces paroles : C’est sur cette pierre que je bâtirai mon église. Ces témoignages parurent si décisifs en faveur de saint Aignan, qu’ils réunirent pour lui tous les suffrages, & qu’il fut placé aux acclamations de tout le peuple sur le siége d’Orléans.

Les Grecs aussi-bien que les Latins, consultaient les sorts des saints dans les conjonctures critiques ; Cedrenus rapporte, comme nous l’avons dit en parlant des sorts en général, que l’empereur Héraclius après avoir eu de grands avantages sur Cosroez roi des Perses, se trouvant incertain sur le lieu où il prendrait ses quartiers d’hiver, purifia son armée pendant trois jours ; ce sont les termes de l’historien ; qu’ensuite il ouvrit les évangiles, & qu’il trouva qu’ils lui ordonnaient d’aller hiverner en Albanie.

Depuis le huitième siècle, les exemples de cette pratique deviennent un peu plus rares ; cependant il est certain que cet usage subsista jusque dans le quatorzième siècle, avec cette seule différence, qu’on ne se préparait plus à cette consultation par des jeûnes & des prières, et qu’on n’y joignait plus cet appareil religieux, que jusqu’alors on avait cru nécessaire pour engager le ciel à manifester ainsi ses volontés.

L’église tant grecque que latine, conserva sans cesse quelques traces de cet usage. La coutume était encore dans le xv. & xvi. siècle quand un évêque était élu, que dans la cérémonie de son sacre, immédiatement après qu’on lui avait mis sur la tête le livre des évangiles, on l’ouvrait au hasard, & le premier verset qui se présentait, était regardé comme un pronostic de ce qu’on avait à espérer ou à craindre de son caractère, de ses mœurs, de sa conduite, & du bonheur ou du malheur qui lui était réservé durant le cours de son épiscopat ; les exemples en sont fréquents dans l’histoire ecclésiastique.

Si l’on en croit un de ses écrivains qui a fait la vie des évêques de Liége, la mort funeste d’Albert évêque de cette ville, lui fut annoncée par ces paroles, que l’archevêque qui le sacrait trouva à l’ouverture du livre des évangiles : Il envoya un de ses gardes avec ordre de lui apporter la tête de Jean ; & ce garde étant entré dans la prison, lui coupa la tête. L’historien ajoute, que ce prélat en fut si frappé, qu’il adressa la parole au nouvel évêque, et lui dit en le regardant avec des yeux baignés de larmes : Mon fils, en vous donnant au service de Dieu, conduisez-vous avec crainte & avec justice, & préparez votre âme à la tentation ; car vous serez un jour martyr. Il fut en effet assassiné par des émissaires de l’empereur Henri VI. et l’Eglise l’honore comme martyr.

On ajoutait tant de foi à ces sortes de pronostics ; ils formaient un préjugé si favorable ou si désavantageux aux évêques, qu’on les alléguait dans les occasions les plus importantes, et même dans celles où il était question de prononcer sur la canonicité de leur élection.

La même chose se pratiquait à l’installation des abbés, et même à la réception des chanoines ; cette coutume subsiste encore aujourd’hui dans la cathédrale de Boulogne, dont le diocèse aussi-bien que ceux d’Ypres & de Saint-Omer, a été formé des débris de cette ancienne église, après que la ville de Térouanne eut été détruite par Charles-Quint. Toute la différence qui s’y trouve présentement, c’est qu’à Boulogne, le nouveau chanoine tire les sorts dans le livre des psaumes, et non dans celui des évangiles. Feu M. de Langle évêque de Boulogne, peu d’années avant sa mort qui arriva en 1722, rendit une ordonnance qui tendait à abroger cet usage ; il craignait avec raison qu’il n’eût quelque chose de superstitieux. Il avait d’ailleurs remarqué, qu’il arrivait quelquefois que le verset du psaume que le hasard offrait au nouveau chanoine, contenait des imprécations, des reproches, ou des traits odieux, qui devenaient pour lui une espèce de note de ridicule, ou même d’infamie. Mais le chapitre qui se prétend exempt de la juridiction épiscopale, n’eut point égard à cette ordonnance ; et comme suivant la coutume, on insérait dans les lettres de prise de possession de chaque chanoine le verset du psaume qui lui était tombé à sa réception, le chapitre résolut seulement, qu’à l’avenir on ajouterait à ces lettres, qu’on ne faisait en cela que suivre l’ancienne coutume de l’église de Térouanne.

Quant à la seconde manière de consulter les sorts des saints, elle était comme on l’a dit, beaucoup plus simple, et également connue dans les deux églises grecque et latine. Cette manière consistait à regarder comme un bon ou un mauvais augure, ou comme une déclaration de la volonté du ciel, les premières paroles de la sainte Ecriture, qu’on chantait à l’église dans le moment qu’on y entrait à cette intention : les exemples en sont très-nombreux.

Saint Cyprien était si persuadé que Dieu manifestait quelquefois ses volontés par cette voie, qu’il y avait souvent recours ; c’était pour ce père de l’Eglise un heureux présage lorsqu’il trouvait que les premières paroles qu’il entendait en mettant le pied dans l’église, avoient quelque relation avec les choses qui l’occupaient.

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Il faut cependant convenir que dans le temps où cet usage de consulter les sorts à venir par l’Ecriture, était le plus en vogue, et souvent même accompagné d’un grave appareil d’actes de religion ; on trouve différents conciles qui condamnent en particulier les sorts des saints, et en général toute divination faite par l’inspection des livres sacrés. Le concile de Vannes, par exemple, tenu sous Léon I. dans le v. siècle ; le concile d’Agde assemblé l’an 506 ; les conciles d’Orléans et d’Auxerre, l’un de l’an 511, et l’autre de l’an 595, proscrivent les sorts des saints ; et l’on trouve un capitulaire de Charlemagne publié en l’an 789, qui contient aussi la même défense. Mais les termes dans lesquels ces défenses sont conçues, donnent lieu de croire, que la superstition avait mêlé une infinité de pratiques magiques dans les sorts des saints, et qu’il ne faut peut-être pas confondre la manière de les consulter condamnée par ces canons, avec celle qui était souvent employée dans les premiers siècles de l’Eglise par des personnes éminentes en piété.

Ce qu’il y a de sûr, c’est que quelques théologiens conviennent en général qu’on ne peut pas excuser les sorts des saints de superstition ; que c’était tenter Dieu que de l’interroger ainsi ; que les Écritures ne contiennent rien dont on puisse conclure, que Dieu ait pris là-dessus aucun engagement avec les hommes, et que cette coutume bien loin d’être autorisée par aucune loi ecclésiastique, a été abrogée dans les temps éclairés ; cependant ces mêmes théologiens oubliant ensuite la solidité des principes qu’ils venaient d’établir, se sont persuadés que dans certaines occasions, plusieurs de ceux qui ont consulté les sorts des saints, y ont été portés par une secrète inspiration du ciel. (D. J.)